Frères, il faut que les temps soient durs. Pourquoi donc ? Pour qu'on ne cherche pas le bonheur en ce monde. C'est là notre remède : il faut que cette vie soit agitée, pour qu'on s'attache à l'autre vie. Comment ? Écoutez... Dieu voit les hommes s'agiter misérablement sous l'étreinte de leurs désirs et des soucis de ce monde qui donnent la mort à leur âme ; alors le Seigneur vient à eux comme un médecin qui apporte le remède.
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone et docteur de l'Église

Prenez, ceci est mon corps (Marc 14,22)

Le mot «prenez » me fait pressentir une profonde gratuité. En le disant, Jésus semble me dire : Voici ce que j'ai préparé pour vous, tenez, je vous l'offre et je vous l'offre gratuitement. C'est mon cœur qui vous le donne, il ne tient qu'à vous de tendre la main, et il est à vous. Oui, prenez, j'ai tant de joie à vous l'offrir, mon amour est impatient de donner. Prenez avec joie ce que je vous ai préparé avec tant d'amour et de gratuité. Jésus sollicite une hospitalité. Prenez, ce n'est pas quelque chose que je vous donne, c'est moi. Ceci est mon corps qui veut demeurer parmi vous, pas seulement une rencontre passagère, mais pour une présence durable et permanente. Prenez, si vous saviez le don de Dieu ». On sent dans ce mot une pressante invitation, presque une crainte impatiente... Vont-ils comprendre ? Prenez, je suis totalement vôtre, disposez de moi.
Jésus est en attente. Ce pauvre signe qu'il nous offre soutient la tendresse infinie de son cœur divin, don invisible, présence cachée mais où se manifestent son mystère et ses liens avec nous. II veut nous faire vivre, il veut nous incorporer à lui. On peut dire que ce don de Dieu est un mystère d'amour concentré. C'est toute la théologie en résumé Dieu, la Trinité, la création. l'incarnation, la Rédemption, l'Église. C'est la grande révélation de Jésus, celle de son amour pour le Père et pour nous.
Pour chacun, c'est le rappel d'un projet préparé de toute éternité, c'est le rappel de notre baptême qui nous fait enfants de Dieu, de tous les pardons reçus, de notre vie de grâce.
C'est le lieu vers où tout converge. Dans le geste de son don, Jésus nous assimile à lui, il veut nous entraîner dans son offrande au Père.
Mais ce dessein, il nous demande de l'accueillir. Prenez, comment reculer devant une telle invitation ? Quand il disait le premier « prenez », il voyait dans la suite des siècles la multitude des cœurs répondant à son désir. Il voyait aussi avec tristesse ceux qui se refuseraient, le mépriseraient ou le profaneraient. Mais son invitation demeure inlassablement, il nous offre toujours et à tous le cadeau de son amour. C'est une rencontre d'amitié, à nous d'y accéder. C'est comme un pont qu'il nous tend, encore faut-il le franchir.
« Prenez » : ce mot dit par Jésus aux commensaux de la première Cène a été repris et transmis à des générations innombrables. Il est parvenu jusqu'à moi, aujourd'hui. Quelle est ma réponse ? Jésus, tu veux qu'entre nous s'établissent des rapports d'échange. Manger ta chair, boire ton sang, c'est vivre de toi comme toi-même tu vis du Père, c'est demeurer en toi comme toi-même tu demeures dans le Père, c'est avoir la vie en moi, comme toi le Fils tu as la vie en toi par le Père.
Ne faudrait-il pas qu'à mon tour je dise à Jésus : Prends, tout est à toi, dispose de moi à ton gré ? S'y mêle un peu d'appréhension : que va-t-il prendre ? Et pourtant je lui ai tout donné. et je sais que quand il demande, quand il prend, il donne la grâce d'accepter. Mais demeure en moi une crainte, une peur est-ce alors de l'amour ?

Je fais toujours ce qui lui plaît (Jean 8,29)

Jésus définit ainsi son attitude à l'égard de son Père. Saint Benoît désirait ne plaire qu'à Dieu seul. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus était passionnée du même désir. Je m'efforce de le vivre en vivant sous son regard et de son regard. Là est l'essentiel : tendre à demeurer sous ce regard, à fixer notre attention sur la sienne qui est permanente.
C'est donc s'oublier, se mettre de côté, ne pas se rechercher, se garder indifférente au jugement ou à l'appréciation des autres, sans chercher à se mettre en avant pour attirer l'attention. Il m'arrive souvent de repenser à ce que j'ai dit ou fait, surtout quand je me suis sentie maladroite ou quand il y a eu malentendu. Mon amour-propre n'aime pas être blessé, il essaye de pallier les apparences par des excuses ou calculs intérieurs. Je suis loin de ne chercher à plaire qu'à Dieu seul.
Plaire à Dieu, c'est le préférer à tout et d'abord à soi-même. Cette ambition est celle de la vie monastique avec le seul objectif Dieu seul ; ne vouloir rien d'autre que de faire sa joie. Être un de ces petits oiseaux de la volière du Bon Dieu, dont parle saint François de Sales. Ils ne sont là que pour plaire à leur maître, sans autre utilité que de le réjouir. Eux sont inconscients, mais moi je sais. Je dois donc rechercher Par-dessus tout à être sa joie, à le chanter, à l'admirer, à l'aimer, à brûler ma vie pour lui.
Lui plaire, c'est aussi chercher à rejoindre sa pensée, ses projets sur moi et sur mes frères, suivre Jésus sur les chemins de l'Évangile, adopter ses intérêts et l'accompagner jusqu'au bout dans son dessein de salut pour tous.
Pour y parvenir, j'ai besoin de son regard transformant et transfigurant, qui traverse mes difformités, mes opacités, mes insuffisances et mes suffisances, pour réaliser en moi ce qui lui plaît, ce qu'il désire y trouver, ou pour m'inspirer de le faire. Être la joie de Jésus, oui, mais pourquoi ne serait-il pas la mienne ? Je le souhaite et le lui demande.

Ses disciples l'abandonnèrent (Matthieu 26,56)

La solitude de Jésus dans sa Passion m'a touchée. Je lui ai dit C'est là que je veux te rejoindre, pas seulement pour te suivre, mais pour t'accompagner ; quand tu seras seul, je veux être tout près de toi. C'était peut-être prétentieux, je suis si girouette et je mesure tellement mon impuissance et mon indigence. Mais j'avais le désir de lui dire mon amitié fidèle, en union avec Marie qui était si proche de son fils.
Jésus a vécu en profondeur cette solitude, en tant qu'homme, mais aussi du fait de sa nature divine. Comme Verbe, Parole du Père, il est essentiellement communion dans la Trinité. En venant parmi nous, il en a sûrement gardé la nostalgie, et il rêvait de la vivre avec les hommes. Mais ce désir de communion a buté contre une porte fermée par l'égoïsme du cœur humain et il l'a ressenti douloureusement.
Il a cherché l'amitié, la fraternité, il a semé le bien, la compassion, le pardon, il a choisi ses disciples mais la réponse a été souvent décevante. Des foules l'ont suivi, acclamé, puis se sont détachées, il a été rejeté, haï, condamné. Ses préférés, qu'il a voulu associer à son agonie, ont dormi au lieu de veiller avec lui. Judas l'a trahi, Pierre l'a renié, les autres se sont enfuis. Il est seul entre les mains de ceux qui le maltraitent, l'injurient, le crucifient.
Lui, qui n'est qu'amour, est meurtri par l'incompréhension et le mépris. Son cœur et son âme sont accablés par cette solitude, a en mourir. S'y ajoute le silence de Dieu. Jésus vit seul le drame de sa Passion et tout le mystère de sa pâque. Pourtant, rien ne peut arrêter son amour, il se livre jusqu'au bout.
Si on lit, sur cet arrière-fond de solitude assumée, le discours d'adieux de Jésus, on a l'impression d'un éclatement de son désir de communion longtemps comprimé et qu'il ne peut plus contenir. Il en montre les exigences, il a des expressions de tendresse à l'égard des siens qu'il appelle ses amis, ou ses petits enfants, il prie pour leur unité, il s'offre pour eux à son Père. En fait, il n'est pas seul, le Père est toujours avec lui et en mourant il se remet entre ses mains.
Jésus revit en nous et avec nous sa solitude en nous reliant à son Père.

Près de la croix de Jésus, se tenait sa mère  (Jean 19,25)

Le martyre de Marie, et quel martyre ! Je résume ce mystère ainsi : jusqu'au bout de l'amour, autant pour Jésus que pour la Vierge Marie.
Elle était là, silencieuse, toute tendue, de tout son être, corps et âme, dans un « fiat » douloureux, dans un total acquiescement rejoignant dans l'amour le plus donné et le plus donnant celui de Jésus. Quelle communion dans leurs regards quand ils se rencontraient, et bien plus encore dans la rencontre intérieure de leurs cœurs ! Une même offrande unissait le Serviteur et la Servante, totalement livrés au service rédempteur dans son ultime sacrifice et le vivant ensemble. Marie avait été l'accompagnante fidèle et active de Jésus, porteuse avec lui du salut. Elle en vivait en ce moment l'achèvement, dans un martyre intérieur de compassion inimaginable en proportion de la profondeur et de la tendresse de son cœur de mère, et de mère du Rédempteur. Elle vivait cela dans le silence de l'amour crucifié, témoignage suprême de l'amour.
Il n'y a pas Jésus sans Marie. A méditer comment elle, la pleine de grâce, est aussi la pleine de foi dans cette compassion, on pressent un peu sa place dans le salut avec Jésus. C'est elle qui nous apprend à entrer dans ce mystère d'amour dans lequel une gratuité adorable nous donne d'être impliqués. Elle avait accompli sa mission jusqu'au bout, mais une autre mission l'attendait, continuatrice de celle-là : sa maternité rédemptrice.
Du haut de la Croix, Jésus laisse tomber les pan sacrée dans ce titre : « Voici ta mère, voici ton fils immense vision de tendresse, nous étions tous en l'Apôtre préféré pour la recevoir comme mère et devenir ses enfants. Dernier geste d'amour et de miséricorde de la part de Jésus avant que ne soit signé l'ensemble du testament : en Marie, il nous donne une mère admirable et toute secourable.

On aime penser qu'en son cœur, elle a redit comme à l'Annonciation : « Voici ta servante. » Et depuis cette heure là, elle est devenue notre mère et nous, ses enfants. Elle est mère dans toute la force du terme (tota mater), et on se prend à égrener tous les vocables possibles, les qualificatifs les plus beaux. Avec nos pauvres mots humains, ils voudraient dire ce que notre cœur d'enfant pressent d'une telle mère, que ce n'est que balbutiement, comme le tout-petit pour sa maman. Toute à toi (tota tua), comme dit le Saint Père avec un cœur admiratif et confiant, celui d'un enfant pour sa mère à qui on dit tout et de qui on attend tout, et d'abord cette vie de communion avec Jésus, un peu à son exemple.
Comme Marie, je sais que ma vie consacrée est assumée en moi par Jésus et intégrée par lui dans son œuvre de Rédemption universelle. Et ce m'est une joie et un stimulant de penser que toute ma vie, dans sa quotidienneté, est prise, sanctifiée et utilisée par Jésus pour la Rédemption du monde.

Il ne suffit pas de dire… il faut faire (Mathieu 7,21)

Jésus dit Il ne suffit pas de dire Seigneur, Seigneur. Il n'interdit pas la prière, c'est bien elle qui d'abord met le contact avec lui. Quelle maman interdirait à son petit enfant de dire et de redire Maman ? Appeler Jésus « Seigneur », c'est un bel acte de foi qui reconnaît sa divinité et qui exprime à la fois dépendance et confiance. Mais Jésus dit que cela ne suffit pas. Il faut aussi faire la volonté de son Père, comme l'enfant fait ce qui plaît à sa maman.
Je comprends cette parole de Jésus, mais je le vis plus ou moins bien malgré mon désir et mes efforts. M'adresser à lui avec une foi vibrante et pleine d'espérance, désirer l'intimité avec lui, est bien le cœur de la vie chrétienne. Pourtant, on peut se faire illusion. Ce qui importe, ce n'est pas de dire, mais de faire, de vivre ce que je dis et de le dire pour le vivre plus profondément.
L'écoute de la Parole de Dieu doit me conduire à entrer dans le projet de Dieu et à le vivre dans le moment présent où il me donne toujours rendez-vous. Sa volonté suppose l'un et l'autre. Il sait que sans lui je ne peux rien faire, donc il compte que je lui dise la confiance que je mets en son aide.
Mais souvent l'esprit ou le cœur ne s'accordent pas avec ce que je dis ou fais. Je devrais être vraiment présente dans la prière, mais souvent mon esprit est étranger à ce qu'expriment mes lèvres, mon imagination vagabonde. Je pense à tout autre chose, à des riens peut-être, à des préoccupations de travail, ou je suis emportée par des remous d'égoïsme ou de sensibilité. J'essaie, avant la prière, d'orienter mon esprit vers le Seigneur, mais aussitôt après il est ailleurs. J'en suis découragée, quand je vois mon instabilité.
Je ne dois pas me contenter de prier, mais d'agir en tout temps en conformité avec la volonté de Dieu, sur la terre comme au ciel. Donc faire de ce temps qui passe un temps d'éternité. Le triomphe, la vérité de l'amour, c'est l'amour obéissant.
Regard et sourire qui colorent en ce moment ma vie avec Jésus, peuvent être un test de vérité. Le regard de Jésus me dit son amour et aussi ce qu'il désire de moi. Son sourire me précise Veux-tu ? Mon regard vers lui me met en sa présence et face à sa volonté. Mon sourire est le oui de l'accueil avec le désir de lui faire plaisir, d'être sa joie.
Seigneur, tu ne refuses pas ma prière. Elle fait partie de mon service de consacrée. Donne-moi ton Esprit pour qu'elle soit vraie et absorbe tout mon être. Mais tu attends aussi le oui de ma vie à ton dessein d'amour sur moi. Tu sais ma pauvreté. Aide-moi à dire et à faire ce qui te plaît. Fais-moi un cœur généreux à te servir. Qu'à tout instant tu me trouves vigilante dans la prière et joyeuse de chant er ta louange par une vie toute donnée à ta gloire.